14 décembre 2006
Fécondité et migrations africaines : les nouveaux enjeux
Dans quelle mesure la poussée démographique des
peuples démunis plonge-t-elle dans l'angoisse les pays du Nord qui se sentent
peu enclins à renoncer à leurs privilèges ? Plus précisément dans une planète où
richesse rime avec vieillesse, l'Afrique est-elle une menace pour les pays
riches ? Dans l'état de guerre du fort au faible, le risque de procréer, d'aller
et venir est un secteur stratégique qui exige la plus haute surveillance. Cet
ouvrage renouvelle les questionnements incontournables sur les rapports entre
population et sécurité en ce début du nouveau siècle. Les hommes et les femmes
du Sud,, par leur existence même portent atteinte à la sécurité des pays
riches.
Jean-Marc
Ela et Anne-Sidonie Zoa, Fécondité et migrations africaines : les
nouveaux enjeux, l’Harmattan, Paris, 2006, 356 pages.
Note de lecture publiée par
Mutations (Yaoundé, Cameroun), le 12 novembre 2006
Quand la démographie africaine affole
l’Occident
Dans leur dernier essai (Fécondité et migrations africaines :
les nouveaux enjeux) publié chez l’Harmattan, Jean-Marc Ela et Anne-Sidonie
Zoa révèlent les enjeux du « système de sécurité » que l’Occident est
en train de se constituer. À en croire les deux sociologues, ce système vise
principalement l’Afrique, un continent dont la « vitalité démographique »
inquiète le monde riche confronté lui au déclin de sa population. A lire de
toute urgence.
« Le
système de sécurité que l’Occident s’est constitué à l’échelle planétaire après
sa victoire sur le communisme est mis en cause par les peuples en haillons qui
suscitent toutes les inquiétudes » écrivent les deux auteurs. Et cette
mise en cause est l’autre versant de la peur que suscite l’Afrique en Occident.
L’Afrique où les naissances sont plus fréquentes qu’ailleurs dans le monde fait
peur, très peur, d’autant que les africains, souvent jeunes, semblent se lancer
à l’assaut de l’Occident. C’est du moins ce dont témoignent les médias du monde
(occidental) ces derniers mois en particulier, eux qui racontent inlassablement
le face à face quotidien entre migrants africains tentant de gagner l’Occident
par l’Espagne ou l’Italie et les gardes frontières de ces pays, chargés de les
en dissuader.
Face
à ces intrépides africains rêvant de paradis au-delà des mers, l’Occident
développe toutes sortes de stratégies de dissuasions et de contrôle. De l’étape
de l’obtention des visas à celle de l’intégration (lorsqu’ils ont réussi à
gagner l’Occident), en passant par celle des traitements infligés dans les
aéroports. Pour un africain, obtenir un visa vers l’Europe ou l’Amérique,
franchir une frontière c’est courir le risque d’une terrible humiliation. Enfin
s’installer en Occident, s’y intégrer n’est pas simple non plus. Tout cela
Jean-Marc Ela et Anne-Sidonie Zoa le rappelle, exemples à l’appui, avec un
réalisme qui emporte la conviction sur l’existence de politiques concertées.
C’est
que, expliquent-t-ils, la fécondité et les migrations africaines sont une
menace plus sourde, mais bien plus terrifiante encore pour le monde occidental
que la montée du terrorisme islamiste. Elle est un des « enjeux
souterrains de la sécurité », ainsi que le rappelle les nombreuses
réunions et forums des ministres européens sur la question de l’immigration
illégale ces dernières semaines.
Pourtant,
les auteurs le rappellent également, les débats sur les migrations et
l’explosion démographique en Afrique et sur les risques que ces questions font
courir au monde occidental, se déroulent dans un contexte où les phantasmes
prennent souvent le pas sur la réalité. En témoignent les termes utilisés pour
évoquer l’apocalypse la démographie africaine : explosion, boom,
apocalypse... Des mots qui non seulement ne rendent pas justice à la réalité
(l’Afrique est en réalité sous peuplée et ses migrants vont davantage ailleurs
en Afrique qu’en Occident). De plus, ils imposent un état de peur, propice il
est vrai aux politiques les plus rétrogrades.
Certes
il est vrai, si la démographie africaine fait peur en Occident, par sa vitalité
et son dynamisme, c’est que celle des pays du Nord fait peur elle aussi, pour
des raisons opposées. L’Occident constitue « un peuple de vieux ».
Les berceaux y sont vides et les asiles de vieillards pleins, analyse Ela. Un
phénomène inquiétant pour son futur puisqu’on s’achemine, si l’on en croit les
deux sociologues, vers sa marginalisation.
Face
donc à cette éventualité qui désormais semble soulever la levée des boucliers, il
y a pourtant une solution : le mieux être réel des africains. Il faudrait « réinvestir
dans l’humain » et non tenter de « contrôler la fécondité et les
migrations africaines » ; développer et non « supprimer les
pauvres en vue de supprimer la pauvreté ». D’autant que, concluent les
sociologues, dans un monde où les migrations font partie du quotidien, il faut
apprendre à vivre avec l’autre, car de cette cohabitation naît un
enrichissement, forcément.
André-Michel Essoungou
Jean-Marc
Ela et Anne-Sidonie Zoa, Fécondité et migrations africaines : les
nouveaux enjeux, l’Harmattan, Paris, 2006, 356 pages.
L'Afrique des idées reçues
En utilisant les savoirs acquis et en identifiant la part de vérité et
d’erreur que les idées reçues peuvent receler, cet ouvrage donne à voir une
Afrique complexe et plurielle qui ne peut se réduire à des représentations
schématiques.
« L’Afrique reçoit plus d’argent qu’elle n’en rembourse. Ce sont les
Africains les plus pauvres qui migrent vers l’Europe. Le tribalisme explique
tous les conflits. L’Afrique n’est pas prête pour la démocratie. La solidarité
africaine relève de la générosité. Les Africains sont tous polygames.
L’agriculture africaine est archaïque et figée. Les cultures de rente
concurrencent les cultures vivrières. Les Africaines font trop d’enfants et sont
soumises. L’économie informelle est la voie pour un développement à
l’africaine ». Qui n’a pas entendu ou lu ce florilège d’idées reçues sur
l’Afrique subsaharienne ?
Si elles cherchent à expliquer le « naufrage »
du sous-continent, elles traduisent aussi souvent des peurs, de l’arrogance ou
du mépris et de la désespérance. Tout ceci débouche sur des visions de l’Afrique
criminelle ou victime, exploitée ou suicidaire selon le type de responsabilités
que l’on veut établir devant le tribunal de l’histoire.
L’Afrique des idées reçues est un ouvrage collectif regroupant trente
auteurs, dont cinq chercheurs du Cirad : Marie-Rose Mercoiret
et Géraud Magrin, du département "Territoires, environnement et
acteurs", Véronique Alary, Eric Vall
et Bernard Faye, du département "Elevage et médecine
vétérinaire".
Il a été rédigé sous la direction de Georges Courade,
directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (Ird) et
professeur associé à l’université Paris 1.
L’Afrique des idées reçues
Sous la direction de Georges
Courade
Collection Mappemonde
Ed. Belin
Paris, 2006
Lire également l'entretien avec l’auteur paru dans
Le Figaro du 20 octobre 2006
Les africains sont pauvres, paresseux, polygames, corrompus. Ils dilapident les richesses naturelles, sont incapables d'intégrer le progrès et se livrent des guerres forcément tribales. Autant de stéréotypes que Georges Courade, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), et une trentaine de spécialistes ont disséqué.
Georges COURADE. - Les médias montrent une Afrique qui meurt et qui souffre. Notre projet était d'étudier celle qui vit et marche. Les Français croient connaître l'Afrique en vertu du lien historique qui nous lie. Aujourd'hui avec la valorisation médiatique des famines, des pandémies ou des guerres, c'est la porte ouverte aux stéréotypes. Tout cela nourrit des peurs millénaires dans une Europe en proie à un fort sentiment d'insécurité. Pour beaucoup, l'Afrique est un mouroir aux portes du Vieux Continent, avec en corollaire les risques épidémiques, terroristes et migratoires que cela induit. Dans ces idées reçues, il y a parfois une part de vérité, mais la généralisation est abusive. Comme lors des émeutes en banlieue en novembre dernier, quand on a sous-entendu que les enfants de polygames étaient plus délinquants que les autres. Cela n'a, bien sûr, aucun fondement scientifique. Voilà pourquoi nous avons essayé de décortiquer cinquante idées reçues pour ceux qui veulent essayer de jauger le continent africain autrement qu'avec commisération et commencer à le comprendre dans sa complexité. Nous ne posons ni diagnostic euphorisant, ni prospective catastrophique, juste une évaluation au plus près de la réalité.
Le seuil de pauvreté est fixé à moins de deux dollars de revenus par jour. Or vous bousculez cette idée...
Le regard occidental estime que la pauvreté, c'est d'abord une question de ressources, que l'on a ou pas, et que les situations divergent fondamentalement entre celui qui se situe en-deçà ou au-delà du seuil d'un ou deux dollars par jour. Mais être pauvre en Afrique, cela signifie avant tout être seul. Un griot (NDLR : conteur) par exemple, sans aucun revenu, aura toujours à manger. On passe en effet beaucoup de temps à maintenir le lien social en Afrique, et nous avons beaucoup à apprendre en France sur ce sujet.
De la même manière, on a trop tendance à croire ici que les milliers d'immigrants africains que l'on voit épuisés échouant sur les plages espagnoles, sont l'image même de la misère se déversant chez nous. Ce n'est pas si simple. Ne serait-ce que, parce que, pour être candidat au départ, il faut disposer de 1 500 à 5 000 euros pour payer les passeurs. Ces migrants - même si, selon nos critères européens, ils sont plus pauvres et moins éduqués que nous - sont en fait le plus souvent les éléments les plus dynamiques de leurs sociétés, instruits, entreprenants et, pour ces raisons, ils sont sélectionnés par leurs clans pour s'exiler. Ainsi, c'est plus la misère des États africains qu'il faut invoquer que la pauvreté réelle des migrants.
Pourquoi l'industrialisation ou les nouvelles technologies ne pourraient-elles pas être des facteurs de développement pour l'Afrique ?
Je ne crois pas à l'industrialisation rapide de l'Afrique comme cela a été le cas en Asie. Certains secteurs, quelques rares pays font exception à la règle, mais il ne faut pas oublier que la majorité de ce continent est encore rurale. Mieux vaut donc soutenir l'agriculture. Et pourquoi pas promouvoir une vraie filière bio, sur ce continent qui n'utilise pas de pesticides par exemple et dont les consommateurs européens sont friands. Quant à Internet ou la téléphonie mobile, il est vrai, en tout cas pour cette dernière, qu'elle a connu un essor exponentiel récemment. Mais ils sont loin, en l'état actuel des choses, d'avoir réduit la pauvreté, ces technologies ayant eu un usage plus social qu'économique pour l'instant. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer l'esprit d'entreprise, bien réel en Afrique.
Quelles sont les raisons d'espérer ?
Le bonus démographique peut jouer favorablement, comme cela a été le cas en Asie, d'autant que les moins de 15 ans, qui représentent 45 % de la population, sont formés. A condition, toutefois, que d'autres choses viennent en soutien. Enfin si vous prenez le cas de l'Irlande, en 1845, le pays connaissait encore la famine, et aujourd'hui il affiche le plus fort taux de croissance des pays de l'OCDE. Ce n'est pas exclu qu'il se passe la même chose sur le continent noir.
Source: le Figaro du 20 octobre 2006
Afrique, pillage à huis clos Quand le pétrole africain finance le monde occidental
Au Congo, au Gabon, au Nigeria,
en Angola ou en Guinée équatoriale, on peine à découvrir à quoi a servi la
manne pétrolière. Pauvreté, guerres civiles, maintien au pouvoir de régimes
dictatoriaux, tel est le bilan peu glorieux de l'exploitation pétrolière en
Afrique. La précieuse huile nourrit surtout une corruption débridée. Au
Congo-Brazzaville, le président Denis Sassou Nguesso a mis en place une
kyrielle de sociétés écrans qui lui ont permis de détourner des centaines de
millions de dollars. Mais il bénéficie pour cela de l'" expertise "
occidentale. Certaines entreprises françaises, et non des moindres, ainsi que
de prestigieux cabinets d'avocats, ont mis leur savoir-faire au service de ce
pillage à huis clos. Ne nous y trompons pas. La mobilisation des pays riches
(G8) en faveur de l'Afrique ressemble surtout à une opération de communication.
Le locataire de l'Elysée amuse la galerie avec sa taxe sur les billets d'avion
mais il couve affectueusement une poignée de régimes kleptocrates. George W.
Bush prétend s'attaquer aux "postes avancés de la tyrannie" mais il
reçoit à la Maison-Blanche les pires dictateurs pourvu qu'ils aient quelques
barils à offrir. Tony Blair bataille pour passer la dette du continent à
l'ardoise magique mais il ferme les yeux sur le rôle des banques britanniques
dans le recyclage de l'argent de la corruption. Il est temps de mettre fin au
bal des hypocrites. Si Jacques, George et Tony se soucient réellement du
continent, qu'ils contraignent leurs compagnies pétrolières à faire la lumière
sur ce qu'elles versent aux Etats africains. La transparence reste le meilleur
antidote contre la corruption.
À propos de l'auteur
Xavier Harel est journaliste, spécialiste de l'Afrique et des questions pétrolières.
Broché: 280 pages
Editeur : Fayard (18 Oct 2006)
Collection : LITT.GENE.
Langue : Français
ISBN: 2213627584
Dimensions (en cm): 14 x 2 x 22


